Introduction (extrait)

Introduction parue dans Simone de Beauvoir, Le Mouvement des Femmes,

Mémoires d’Une Jeune Fille Rebelle.

Editions internationales Alain Stanké, 1995, Outremont, Québec.

Editions du Rocher, Paris, 1996.


En 1946, peu après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, alors que la France se remettait des blessures de l’Occupation nazie, ma mère, une jeune agrégative de vingt quatre ans, décida de préparer un doctorat en chimie quantique. Elle espérait devenir un jour professeur de chimie à la Sorbonne.

Deux ans plus tard, elle épousa un jeune mathématicien brillant et plein d’avenir. En guise de cadeau de mariage quelques amis lui conseillèrent d’abandonner sa carrière afin qu’elle puisse se consacrer exclusivement à « l’homme qui avait une chance de devenir le grand chercheur de la famille », mon père. Un mathématicien réputé l’invita à boire un verre dans un café du Quartier Latin et lui tint ce même langage. Ma mère but sa tasse de café, se leva, le regarda droit dans les yeux et lui répondit : « Merci pour votre conseil que je ne suivrai point. »

Peu de temps après, dans la vitrine d’une librairie près du laboratoire où travaillait Irène Joliot-Curie, ma mère découvrit un ouvrage qui suscitait alors un grand scandale en France. Elle entra dans une librairie et acheta Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Elle rentra chez elle et, enceinte de moi, s’allongea sur un divan pour en commencer la lecture.

Ce fut un choc. Soudain son monde où les femmes étaient rarement respectées pour leurs compétences scientifiques était bouleversé par la découverte que dans sa ville, Paris, une autre femme exprimait par écrit ce qu’elle ressentait si fort dans son cœur. Elle n’était plus seule. A compter de ce jour, elle sentit que ses initiatives avaient été justes et qu’elle trouverait toujours l’énergie pour se battre. Elle devint professeur de chimie à la Sorbonne et fut promue à de hautes responsabilités dans le milieu universitaire.

Le mois où la deuxième partie du Deuxième Sexe parut, elle me mit au monde tandis que Paris était secoué par les réactions outragées des politiciens et des écrivains qui continuaient de qualifier cet ouvrage d’indécent.

Ce fut ainsi que François Mauriac, alors membre de l’Académie Française, et homme d’une grande piété catholique, écrivit à un ami de Simone de Beauvoir ces quelques mots : » A présent, je sais tout du vagin de votre patronne.» ma mère, pour sa part, vivait déjà une existence de femme indépendante et m’éleva dans le même esprit.

Vingt ans plus tard je sonnai à la porte de Simone de Beauvoir au 11 bis rue Schoelcher, face au cimetière Montparnasse. Mes jambes tremblaient et mon cœur battait fort. Cette femme était l’une des héroïnes de ma jeunesse, et ses livres m’avaient apporté un profond réconfort tout au long de l’adolescence. Ma rencontre avec elle l’année de mes vingt ans semblait un rêve devenu réalité.

Elle ouvrit la porte, les yeux couleur sourire. Tandis que je pénétrais timidement dans son studio, ce jour-là, ma vie commença.

 CLAUDINE MONTEIL