Les Soeurs Beauvoir

Conférence de CLAUDINE MONTEIL, Septembre 2006

D’après son ouvrage publié aux Editions 1, 2003

Simone de Beauvoir naquit en 1908 et sa sœur cadette Hélène en 1910 dans une famille catholique, aristocrate et ruinée. Simone fut enchantée d’avoir une petite sœur, qu’elle a considérée comme son inférieure et à qui elle a voulu enseigner à lire et à écrire. Elles étaient inséparables. Très jeune elles eurent chacune une activité créatrice. Simone enfant écrivait son journal dans ses carnets et Hélène dessinait à ses côtés : « Enfin une activité où Simone ne pouvait pas rivaliser avec moi ! » déclarait plus tard avec humour sa cadette.

Leur père, Georges Bertrand de Beauvoir, aristocrate, était un médiocre avocat, aigri au retour de la première guerre mondiale. Amoureux de théâtre il leur fit découvrir la beauté des textes classiques français. Simone décida très tôt de devenir écrivain et de communiquer avec le monde.

Hélène, de son côté, était heureuse d’avoir trouvé une activité où son aînée n’est pas douée. Elle déclara plus tard « Le Louvre, c’est ma messe ». Unies par les mêmes valeurs d’éducation, elles désiraient avoir une vie passionnante, autonome et accomplir une œuvre créatrice, l’une littéraire, l’autre de peintre. Hélène et Simone étaient toutes deux des travailleuses acharnées.


Simone remplaçait la place vide du fils dans la famille. Son intelligence et ses colères, si on lui refusait quelque chose, lui donnaient la prééminence. Son père, sa mère, ses oncles et tantes, s’émerveillaient de son intelligence et de son caractère très affirmé. Elle était l’objet d’émerveillement et d’admiration.

Lorsque Hélène naquit en 1910, elle n’était que la cadette. Personne ne lui reconnut le talent et l’intelligence de l’aînée. Bien que première de sa classe comme Simone on omettait de la féliciter. Hélène avait coutume de me dire : « C’est dur d’être la cadette dans une famille! Très dur ! » Elle espérait qu’un jour quelqu’un écrirait un livre sur la place difficile des cadettes, et sur les conséquences qui s’ensuivaient pour le restant de la vie.

Malgré leur origine Simone et Hélène ont su très tôt qu’elles n’auraient pas de dot et devraient travailler. A l’époque c’était une humiliation pour les femmes de leur milieu social. Habillées dans des tissus très simples elles se heurtèrent au principe de réalité. Leur famille était ruinée. Leur volonté de mener une vie indépendante, en totale opposition avec le rêve des jeunes filles de l’époque, en fut renforcée.

Simone ne supportait pas que ses parents fussent plus sévères avec la cadette. Elle devint la protectrice d’Hélène et le demeura jusqu’à sa mort en 1986. Hélène l’adorait comme une deuxième mère. Simone finança de nombreux envois de tableaux d’Hélène à travers le monde afin que ses toiles puissent être exposées dans des galeries étrangères. Elle lui offrait aussi des billets d’avion. Hélène pouvait ainsi se rendre aux vernissages de ses propres expositions, au Japon, en Allemagne, en Italie, aux Etats-Unis et dans d’autres contrées.

Au Cours Désir, Simone de Beauvoir enfant voulait comprendre le monde et communiquer avec les autres. Elle décida de passer l’agrégation de philosophie. Avant sa rencontre avec Sartre elle reçut un choc qui allait déterminer sa vie. Elle vit entrer dans la salle de cours de l’institut Sainte-Marie de Neuilly le professeur Garric, chrétien éclairé et généreux : « Garric parut ; j’oubliai tout le reste et moi-même (…) Tout le monde a le droit à la culture (….) il n’existait sur terre qu’une immense communauté dont tous les membres étaient mes frères. Nier toutes les limites et toutes les séparations, sortir de ma classe, sortir de ma peau : ce mot d’ordre m’électrisa (…) Il faut que ma vie serve ! Il faut que dans ma vie tout serve !» (Mémoires d’Une Jeune Fille Rangée).

Quelques mois plus tard elle rencontra Sartre, alors élève à l’Ecole Normale Supérieure. Au cours de leur premier échange, Beauvoir lui fit une présentation de Leibniz. Il l’écouta ébloui. Ni l’un ni l’autre ne croyaient plus en Dieu et partageaient le même vertige étourdissant : ils croyaient avant tout en la liberté individuelle et au droit de choisir sa vie. Ils furent reçus la même année à l’agrégation de philosophie, lui premier, elle deuxième. Le jury reconnaîtra plus tard avoir favorisé le jeune normalien recalé l’année précédente. Ils auraient du être reçus ex aequo.

Sartre fut affecté au Havre et Simone à Marseille. Une longue correspondance s’ensuivit. Simone de Beauvoir réussit enfin à être nommée à Rouen. Ils pouvaient passer les fins de semaine ensemble. Hélène était souvent là. Sartre avait comme élève Lionel de Roulet, atteint plus tard d’une grave tuberculose, et qui épousera Hélène. Les conversations entre Lionel et Sartre inspireront certains personnages de La Nausée et des Chemins de la Liberté.

En 1936 Hélène exposa pour la première fois ses tableaux dans une galerie parisienne. Picasso s’arrêta devant l’une des toiles et déclara : « votre peinture est originale! » L’assistance fut impressionnée. Sartre et Simone, présents, n’avaient, pour leur part, encore rien publié.

En 1938 Sartre publia La Nausée et Le Mur qui eurent un succès retentissant. Sartre proposa aux éditions Gallimard le manuscrit du premier roman de Simone de Beauvoir « Primauté du Spirituel ». Les membres du comité de lecture, tous masculins, en refusèrent la publication : « les personnages féminins sont trop indépendants, son livre n’est pas crédible. »

La deuxième guerre mondiale, leur séparation et l’Occupation, firent réagir Sartre et Simone. Hélène rejoignit Lionel de Roulet au Portugal. Elle composa son premier ensemble de toiles, une cinquantaine de tableaux sur ce pays. En dépit de moyens très modestes, son mari ouvrit à Lisbonne un institut culturel français gaulliste, base de soutien aux résistants. Sartre rentra à Paris du camp de prisonniers et exposa à Simone de Beauvoir l’esquisse d’une philosophie de la liberté qu’elle adopta et discuta longuement avec lui. Dans son roman L’Invitée, publié en 1943, Simone de Beauvoir montra qu’être libre c’est être responsable de ses actes. La liberté implique l’engagement de chacun dans la cité. Le philosophe doit être partie prenante de la vie quotidienne. La pièce « Huis Clos » de Sartre, jouée au théâtre du Vieux Colombier en 1944 sous l’occupation allemande, connut un triomphe. Devenus célèbres à la Libération, Sartre et Simone de Beauvoir fondèrent en 1945 l’existentialisme et la revue Les Temps Modernes.

En 1949, en pleine guerre froide, et alors que personne ne se souciait de la condition des femmes, la publication du Deuxième Sexe déclencha l’un des plus grands scandales du XXème siècle. Simone de Beauvoir brisait les tabous sur l’avortement et la contraception. Elle dénonçait le seul rôle accordé aux femmes de procréatrices dans lequel les religions les cantonnaient. Cet ouvrage, traduit dans près de cinquante langues, permettait en même temps à des femmes du monde entier de se libérer et d’assumer une vie de leur choix. Le contrôle de la maternité par l’accès à la contraception, l’entrée dans la vie professionnelle, la participation à la vie de la cité devinrent pour des millions de femmes un avenir possible, un formidable espoir.

Seul bémol, Le Deuxième Sexe contient bizarrement des passages critiques sur les femmes artistes peintres, déclarant que celles-ci ne peignent que parce qu’elles ont des loisirs. Hélène en fut choquée et attristée. Elles en discutèrent les années suivantes. L’opinion de Simone sur les femmes artistes peintres évolua. Au Japon avec Sartre en 1964 elle dénonça dans ses conférences la manière dont les sociétés traitaient les femmes artistes et les difficultés auxquelles elles étaient confrontées.

La question est toujours actuelle. Il existe très peu de musées exposant en premier lieu une femme artiste peintre. En France, malgré des peintres comme Berthe Morisot, Elizabeth Vigée-Lebrun, il n’existe à ma connaissance aucun musée de femmes. Aux Etats-Unis, celui de Washington est réputé dans le monde entier comme le musée Georgia O’ Keefe à Santa Fe. La maison de Frieda Kahlo au Mexique est aussi devenue un musée.

La célébrité de Simone et de Sartre a sans doute aidé Hélène à exposer ses œuvres. Simone faisait d’ailleurs toujours un effort pour être présente aux vernissages de sa soeur. Hélène vivait mal la présence de certaines personnes qui ne venaient voir ses tableaux qu’afin d’être présentées à son aînée.

En 1963 la disparition de Françoise de Beauvoir, sa souffrance à l’hôpital, l’acharnement thérapeutique dont elle fut la victime, sa détresse plongèrent Simone de Beauvoir dans le désespoir. Confrontée à sa propre vieillesse et à la perspective de la mort elle effectua un travail du deuil grâce à la rédaction d’un témoignage bouleversant, Une mort très douce.

Elle se jeta ensuite dans l’étude approfondie de la condition des personnes âgées de par le monde. Avec plus de trente ans d’avance sur les préoccupations d’aujourd’hui, Simone de Beauvoir décrit sur 800 pages dans La Vieillesse la manière scandaleuse dont la plupart des civilisations traite les vieillards. Selon elle la société impose à l’immense majorité des anciens un niveau de vie si misérable que les mots vieux et pauvres deviennent synonymes. Elle rappela que de nombreuses œuvres littéraires à travers les siècles se moquaient des vieillards et étaient cruelles à l’égard des femmes âgées.

Avec La Vieillesse, Simone de Beauvoir démasquait un monde qui avait toujours considéré les hommes et les femmes comme du matériel, et non comme des êtres humains, dignes de respect. Traduit en de nombreuses langues, l’ouvrage connut un immense succès international et, alors que la population mondiale vieillit, il est l’objet d’un regain d’intérêt, y compris dans les instances internationales. Pour appuyer ses propos, et parce qu’une fois encore elle ne limitait pas son combat à un débat d’idées, elle se rendit par surprise, avec une équipe de télévision suédoise, dans un hospice en banlieue parisienne. Elle y dénonça les mouroirs. Personne en France n’osa alors projeter son film.

En 1968 les évènements avaient permis aux hommes et aux femmes de ce pays de s’exprimer, mais les femmes étaient toujours traitées comme des inférieurs, des citoyennes de seconde zone. De nombreux droits leurs étaient interdits hormis celui de se taire. Ce fut le cas de Simone de Beauvoir en 1968 alors que Sartre fut invité à s’exprimer dans un meeting à la Sorbonne. Une « pseudo révolution » allait dans un avenir lointain et incertain, régler leurs problèmes. Hélène de Beauvoir, de son côté, réalisa un ensemble d’une trentaine d’œuvres sur cette époque agitée. Ses peintures connurent un très grand succès lors d’une exposition au Moulin Rouge en 1969.

Nous qui étions imprégnées de la lecture du Deuxième Sexe voulions changer la vie sans attendre. Le MLF avait été fondé en 1969 avec Simone. Sa célébrité allait nous permettre de jouer un rôle prépondérant pour la libération des femmes. L’avocate Maître Gisèle Halimi, l’actrice Delphine Seyrig, Anne Zelinsky, Liliane Kandel, l’écrivaine Monique Wittig, la photographe Catherine Deudon et d’autres participaient aux réunions du MLF qui se tenaient dans son petit appartement du 11 bis de la rue Schoelcher face au cimetière Montparnasse chaque dimanche à dix sept heures précises. Simone coordonnait les actions avec rigueur :

« Si j’ai pris part à ces manifestations, si je me suis engagée dans une action proprement féministe, c’est que mon attitude touchant la condition de la femme a évolué…. Je pensais que la condition féminine évoluerait en même temps que la société… Maintenant j’entends par féminisme le fait de se battre pour des revendications féminines… et je me déclare féministe ». ( Tout Compte Fait).

Commença une aventure qui lui offrait ce qu’elle n’espérait plus, une deuxième jeunesse. Etant la benjamine du MLF et encore étudiante, j’eus la chance d’avoir un emploi du temps plus souple que les autres militantes et de devenir une amie proche. J’avais auparavant rencontré Jean-Paul Sartre dans les mouvements étudiants d’après 1968. Je n’avais eu dans ces réunions que la liberté de me taire, de faire la vaisselle, d’imprimer des tracts et de les distribuer à l’aube tandis que les étudiants masculins réfléchissaient à un monde meilleur durant leur sommeil.

Notre premier objectif fut de dénoncer la loi criminalisant l’avortement. Chaque année 800 000 femmes subissaient des avortements clandestins dans des conditions inhumaines. La société française se voilait la face, suite à l’influence religieuse qui criminalisait l’avortement. Souvenons-nous que sous le maréchal Pétain, une femme fut guillotinée pour avoir pratiqué un avortement. Le mot était devenu le plus tabou de la société française. On ne le prononçait qu’à voix basse.

Nous avons voulu briser ce tabou et obliger la société française à faire face à cette réalité. Aussi avons-nous décidé de préparer un Manifeste, dans lequel des femmes célèbres et des inconnues déclareraient qu’elle avaient eu un avortement, ce qui leur faisait courir le risque d’être arrêtée sur le champ, d’être jugées et condamnées à plusieurs années de prison. Le risque d’avoir leur vie brisée était réel, mais la présence de personnalités faisait espérer qu’aucune poursuite ne serait engagée. Voici le texte exact du manifeste :

« Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées alors que cette opération, pratiquée sans contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l’une d’entre elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre »

Ce fut un énorme scandale, un des plus grand de la dernière moitié du 20ème siècle. En vingt quatre heures, le mot « avortement » devint l’un des plus prononcé à la radio, sur les télévisions et dans la presse. Des femmes célèbres, dont les actrices Catherine Deneuve et Delphine Seyrig, des écrivaines, comme Simone de Beauvoir, Colette Audry, Christiane Rochefort, Françoise Sagan, mais aussi des inconnues, étaient citées. Certaines eurent des problèmes dans leur travail, perdirent leurs emplois, furent rejetées par leur famille. La police essaya d’en effrayer quelques unes, mais Maître Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir eurent eu l’idée d’intervenir très vite. Aucune ne fut poursuivie.

Il fallut encore quatre ans d’actions du MLF sur ce sujet et sur tant d’autres pour qu’enfin le 17 janvier 1975, Simone Veil, alors ministre de la santé, femme courageuse, puisse faire voter une loi sur la décriminalisation de l’interruption de grossesse par 284 voix contre 189, sous les injures et les huées de nombreux députés.

De son côté Hélène de Beauvoir s’occupa d’un centre de femmes victimes de violences à Strasbourg et peignit de nombreux tableaux sur la condition des femmes dont « Les femmes souffrent, les hommes jugent ». D’autres de ses œuvres traitaient de la dégradation de l’environnement. L’artiste peintre, cadette de la famille, était elle aussi en avance sur son époque.

Après l’homologation de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse en 1975, restait le Code civil, muraille inébranlable du pouvoir masculin. Simone de Beauvoir et les féministes plantèrent leur étendard au pied de la forteresse. Nous voulions faire voter une loi antisexiste, inspirée de la loi antiraciste. Dans un article publié dans « Le Monde » le 19 mars 1979 sous le titre « L’urgence d’une loi antisexiste », Simone dénonça l’insupportable tolérance de la société à l’égard des violences conjugales. Elle s’insurgea contre les réflexes culturels et les pratiques commerciales qui avilissent l’image de la femme : affiches publicitaires, pornographie.

En mai 1981, François Mitterrand fut élu Président de la République. Il confia à Yvette Roudy les fonctions de Ministre aux droits de la femme de 1981 à 1986. En cinq ans, malgré les menaces et les pièges, Roudy réussit à faire voter de nouvelles lois en faveur des femmes de toutes conditions. Le Code Napoléon était enfin ébranlé. Ce que Roudy qualifiait d’apartheid bien tranquille fut remis en cause.

Simone de Beauvoir souligna qu’une loi antisexiste permettrait de dénoncer devant l’opinion publique chaque cas de discrimination. : « …On créerait à terme un réflexe antisexiste… Il suffit d’ajouter à la loi antiraciste le mot « sexe » ». Cette loi, approuvée par le gouvernement et appuyée par le Président de la République, ne fut jamais inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée Nationale. Entre temps une campagne d’injures et de sarcasmes sans précédent fut déclenchée dans les médias. Yvette Roudy y était notamment traitée d’« ayatollah », de « cheftaine », de « salope »… Simone de Beauvoir, scandalisée, se rendit à l’Elysée pour défendre sa cause auprès du Président de la République.

Simone s’éteignit le 19 avril 1986 à l’hôpital Cochin à Paris. Ses derniers mots auront été pour sa sœur Hélène, dont elle finançait l’envoi des toiles pour des expositions à l’étranger. Envers et contre tout, jusqu’à son dernier souffle, elle fut généreuse avec sa soeur et avec les femmes dans le besoin. Des milliers d’hommes et de femmes l’accompagnèrent jusqu’à sa dernière demeure, au cimetière Montparnasse, auprès de Sartre. J’étais aux côtés d’Hélène de Beauvoir dans le corbillard entouré par la foule. Hélène s’éteignit en quinze ans plus tard, en 2001, après avoir achevé une œuvre de près de trois mille tableaux, dessins et gravures.

Aujourd’hui rien n’est joué. Trente ans après l’éclosion des mouvements féministes les propos que me tenait Simone de Beauvoir dans les années 1980, restent d’actualité : “Tout cela est bien. Mais n’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant.”

 CLAUDINE MONTEIL

Vous voyez une version text de ce site.

Pour voir la vrai version complète, merci d'installer Adobe Flash Player et assurez-vous que JavaScript est activé sur votre navigateur.

Besoin d'aide ? vérifier la conditions requises.

Installer Flash Player